Georges Brassens, une interview

L’image anticléricale et anarchiste de Brassens est bien ancrée dans les esprits. Pourtant, Georges Brassens était infiniment plus complexe que cela. A l’occasion de son centième anniversaire et du quarantième de sa mort, Théophane Leroux (auteur de Brassens à Rebrousse-poil aux éditions Première Partie) a donc pris rendez-vous sur la plage de Sète pour discuter avec le chanteur en fumant la pipe*.

Je veux partager l'article !

Share on LinkedIn

Georges Brassens, comment se passe votre séjour outre-tombe ?

« J’ai quitté la vie sans rancune, j’aurais plus jamais mal aux dents. Me voilà dans la fosse commune, la fosse commune du temps. Je me dis que, si Dieu existe, il n’accueillera pas trop mal Brassens. Je suis un chrétien dans ce qui est essentiel parce que j’aime vraiment les gens, je suis gentil. Je reste tranquille quand je pense à la mort ; le trou ou autre chose, je reste tranquille : je n’ai jamais voulu faire de la peine à quelqu’un. »

Ne regrettez-vous pas votre vie sur terre ?

« J’aime la vie, vous savez, mais j’ai toujours accepté la vie telle qu’elle est. Et elle va vers la mort. Il ne me déplait pas de voir mettre les cercueils en terre. Cela me rappelle notre condition. Au reste, vous n’ignorez pas que la mort demeure mon tourment et ma gravité la plus intime. »

Mais du coup, est-ce que vous avez rencontré Dieu ?

« Je ne l’ai pas lu, je le lis, c’est mon livre. Je ne peux pas comprendre les chrétiens, ils ont l’Evangile. Moi, je ne ferais jamais de mal consciemment. Mon poète préféré, c’est quand même le Christ, en admettant que le Christ ait existé vraiment et qu’il ait écrit, qu’il ait inspiré les Evangiles. C’est mon poème préféré, si vous voulez. Si on trouve dans mes chansons, dans mes lignes, quelque chose de mystique, cela provient de ce que je suis nourri de ce fameux poète. Vous savez, je ne suis pas un mécréant, comme certains disent.  Je crois en Dieu, mais comme je suis un menteur, je dis que non : ça m’emmerde que le Bon Dieu n’existe pas. Si Dieu existait, comme je l’aimerais. »

Vous en parlez pourtant beaucoup…

« Je parle de Dieu dans mes chansons. Certains s’en sont étonnés, puisque je ne crois pas. Pourquoi ? Mais parce que je suis imprégné de l’idée de Dieu, de la morale chrétienne. Et puis, il y a dans la morale chrétienne, qui a été la mienne longtemps, beaucoup de choses que j’approuve. J’ai une morale qui emprunte un peu à la morale chrétienne, à la morale anarchique. »

Ne seriez-vous pas un peu jaloux des croyants ?

« Peut-être parce que ceux qui ont la foi sont plus heureux que nous. Je me doute bien que croire ne doit pas toujours faciliter la vie, mais quelqu’un qui croit à la vie éternelle, quelqu’un qui peut vivre déjà, même difficilement, dans un sentiment de présence de Dieu, il doit être heureux ? Je dis ‘il doit’, je ne peux pas savoir. Mais n’être plus seul. C’est une histoire d’amour, hein ? de croire. Ceux qui aiment sont plus heureux que les autres. »

Mais vous n’êtes pas seul…

« Ma mère m’avait inculqué une présence, ça c’est certain. Même encore maintenant, quand je suis seul, il y a des gestes que je ne ferais pas parce que dans l’enfance, on m’avait donné ce sentiment que nous ne sommes jamais seuls. Cela exige une certaine dignité de gestes et de pensées, car cette présence, si elle était vraie, irait jusque-là. On serait nu extérieurement et intérieurement devant un tel regard. » 

Que pensez-vous des réformes dans l’Eglise, qui vous ont inspiré Tempête dans un bénitier ?

« Il me semble que les catholiques, maintenant, c’est un petit groupe qui s’essouffle en avant et un grand groupe qui s’essouffle à l’arrière. Les gens souffrent, c’est une grande souffrance de perdre ses points d’appui. La soutane et le latin, c’était pour ceux qui ne pouvaient affronter la foi nue. Je comprends l’avant-garde qui dit : ‘S’il faut protéger la foi avec du latin et des robes, non !’ Mais vous ne semblez pas penser aux êtres à qui on n’a pas donné assez de force pour juger par eux-mêmes, pour affronter la foi nue, sans revêtement de mystères, de rites. »

Vous êtes un peu tradi, non ?

« Vous parlez beaucoup des pauvres, mais vous ne semblez pas penser à cette pauvreté : les gens pauvres en pouvoir de réflexion et d’expression. Ils disaient tout ce qu’ils pouvaient dire en mettant un cierge. Ils avaient une idée du prêtre rien qu’en voyant la soutane, ils sentaient un mystère en entendant le latin. Vous, l’avant-garde, vous ne voulez plus de tout ce cinéma : on doit croire, et c’est tout. Mais le cinéma, ou si vous voulez le côté un peu théâtral des choses, c’est important. Vous l’avez supprimé brutalement, vous avez rendu la vie inconfortable pour beaucoup de catholiques. Je ne dis pas qu’ils ont raison de refuser d’évoluer, mais il me semble que vous ne leur avez pas facilité les choses. »

Qu’attendez-vous alors des chrétiens ?

« Vous avez entre les mains le bonheur des hommes : c’est ‘Aimez-vous les uns les autres’. Il n’y a rien de mieux, mais qu’est-ce que vous en avez fait ? »

Interview de Théophane Leroux

* Le lecteur sagace se doute bien que nous n’avons pas réalisé cette interview en faisant tourner les tables pour communiquer avec l’au-delà. Cette interview a été réalisée à partir d’extraits de chanson, d’entretiens donnés par Brassens ainsi que des extraits de sa correspondance et de ses carnets.

Souhaitez-vous continuer la lecture ?

Je m'abonne à la revue Mission