Quelques réflexions parallèles sur la notion de « mission »

Ex-Commando Marine et père de famille, Guillaume d’Arcimoles, auteur d’un Essai sur la transmission des valeurs, réfléchit à la notion de "Mission".

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MISSION : après avoir effectué des missions périlleuses en Afghanistan et en Afrique au service de votre pays, considérez vous que l’on puisse risquer sa vie pour le Christ ?

G. D’ARCIMOLES : Oui. Précisons-le tout de suite : je peux m’exprimer sur ce que je connais et je n’ai pas une grande légitimité sur la mission d’évangélisation proprement dite. En revanche, je sais ce qu’est une mission militaire : avant tout, une preuve de confiance de la part d’une autorité supérieure et légitime, qui nous envoie agir à sa place (Mission vient du latin « mittere », envoyer). En se plaçant au service de son pays, mais aussi pour honorer et conserver cette confiance, le soldat accepte de risquer sa peau. Il me semble que pour un chrétien, le Christ est une autorité légitime, et que la confiance inconditionnelle qu’Il nous accorde peut conduire très loin.

M : La mission chrétienne doit-elle, elle aussi, user de la force quand la situation l’exige comme Saint Augustin le suggère en parlant de « guerre juste » ?

G : Cette question est un peu piégeuse... je pense qu’employer la force pour une guerre juste est légitime et nécessaire (on le fait même pour des guerres injustes, avec toutes les bénédictions des instances internationales) ! Mais  je ne pense pas que la mission chrétienne soit une guerre. Si la mission chrétienne consiste à annoncer l’Evangile, alors je ne crois pas qu’il faille employer la force. 

M : Après avoir été en Mission pour la France, pensez vous pouvoir être en mission pour annoncer le message du Christ ? 

G : Oui, les exemples sont nombreux de militaires qui ont servi la France, ou leur pays, et qui par la suite se sont mis au service du Christ. Le service des armes est un métier noble, qui attire des jeunes gens généreux souhaitant donner du sens à leur vie, ou tout simplement chercher l’aventure. Que ces mêmes personnes, lorsqu’elles sont chrétiennes, poursuivent la recherche de sens vers une mission encore plus fondamentale n’a rien de surprenant. L’un de nos camarades, officier et nageur de combat, vient d’ailleurs d’être nommé père abbé d’un monastère cistercien. Saint Martin, Saint Ignace de Loyola et bien d’autres, l’ont précédé dans cette réorientation de carrière.

M : Dans votre Essai sur la transmission des valeurs, vous écrivez que la « Transmission des valeurs » est le remède à un modèle européen en déliquescence, quels sont ses ingrédients principaux selon vous ?

G : Je ne dis pas exactement cela, mais c’est une conclusion que l’on peut tirer de l’ouvrage en effet. J’ai surtout rappelé que le monde occidental véhiculait des paradigmes viciés, et à ce titre dangereux. Ce qui est préoccupant n’est pas tellement la déliquescence en soit : d’autres époques, d’autres sociétés ont été bien pires. Ce qui m’a incité à écrire cet ouvrage, ce sont les conséquences (éducatives, sociales et finalement politiques) d’un abrutissement de masse, et le fait que nos sociétés ne mettent plus d’énergie dans ce qu’elles vivent. Sauf à considérer que l’énergie investie dans la recherche du welfare est fertile...  La conclusion de mon ouvrage est qu’il faut  pouvoir discerner, et pouvoir agir. Pour cela, les ingrédients essentiels sont à mon avis le courage, intellectuel autant que physique ;  la culture qui permettra de restaurer une capacité de discernement massivement mise à mal… et certainement une nouvelle respiration de l’esprit.

M : Comment expliquez- vous que malgré la meilleure volonté et les meilleurs Maîtres -Périclès et son fils, Jésus et son apôtre Juda, Charlemagne et ses fils- la transmission échoue ?

G : Je ne l’explique pas. L’obstination à choisir le Mal conserve apparemment tout son navrant mystère. L’éducation n’est pas une science exacte : nombreux sont les exemples au sein d’une même fratrie d’un rejet partiel ou total des valeurs transmises, par un des enfants qui a pourtant reçu la même éducation. In fine, il faut bien admettre que chaque individu est unique, et qu’il réagit avec sa personnalité et sa liberté. L’éducateur contrôle ce qu’il sème, mais pas ce qui germe : les valeurs transmises ne porteront parfois des fruits qu’après des années. Ou jamais. J’ai achevé mon essai par un recueil, sans doute incomplet et contestable, de quelques « bonnes pratiques »  qui permettent de transmettre avec quelque chance de succès. Sans doute sont- elles nécessaires, mais pas forcément suffisantes. 

M : Vous évoquez l’importance des exemples, quels sont les vôtres et pourquoi ?

G : Question bien personnelle ! Bien entendu, j’ai admiré dans ma jeunesse des personnages entrés dans l’Histoire, comme Honoré d’Estienne d’Orves, Hélie Denoix de Saint Marc, ou Eric Tabarly. En prenant de l’âge, j’en suis venu à rapprocher les exemples, et à les prendre à proximité : dans la proximité familiale d’abord. Puis dans l’entourage professionnel : j’ai eu la chance de servir auprès de chefs et de subordonnés qui faisaient mon admiration, et qui m’ont façonné à leur exemple. Finalement, il y a le plus souvent quelque chose de beau ou de grand dans chaque personne, et cette part est toujours admirable.  Mon épouse est une source d’admiration et d’exemple, et mes enfants aussi, chacun dans leur style. J’ai eu des amis dont j’ai admiré le combat contre la maladie, puis contre la mort. Je finirai par cette anecdote : lorsque je commandais un commando de la Marine à Djibouti, de jeunes va-nu-pieds nous attendaient à la porte du camp d’Arta pour nous accompagner lors de notre footing matinal. Ces adolescents qui ne connaîtront jamais leur père étaient des fils des prostituées éthiopiennes : j’ai admiré à l’époque l’audace de ces gamins insolents, drôles, généreux d’eux-mêmes, plutôt respectueux et finalement bien élevés. Pour répondre à la question, mes exemples ont donc été, aussi, des fils de putes.


M : Dans votre essai, vous ciblez les enclumes qui entravent la transmission des valeurs dans notre société. Pensez vous comme Hélie de saint Marc "qu'à chaque génération suffit sa peine" ou que les générations actuelles sont particulièrement lestées ?

G : Je ne crois pas non plus qu’il y ait d’époque idéale. Et je ne sais pas si les générations d’aujourd’hui sont particulièrement lestées. En revanche, il me semble que les générations de l’Après- Guerre, qui sortent de 70 ans de paix et de prospérité croissante, ont beaucoup usé et abusé de cette prospérité, et laissent un fardeau inconfortable. Auraient sans doute pu mieux faire…  

M : Comment expliquez vous que ceux qui nous ont laissé le monde complexe et déconstruits dans le quel nous vivons aient vécu dans un monde qui nous semble plus solide ? En d’autres termes, si le résultat de tant de civilisation est notre situation actuelle qu’y a-t-il a regretter ? 

G : Il n’y a pas à regretter quoique ce soit, car les temps anciens n’étaient pas forcément plus heureux. Néanmoins, il faut bien admettre que les civilisations ont un début, une croissance, une apogée, et un déclin. Nous penserions sans doute moins au déclin du monde occidental s’il s’y construisait davantage de cathédrales.  Sous cet angle, l’incendie de Notre Dame est un don du Ciel, par l’action de reconstruction qu’il a provoqué ! L’une des questions auxquelles j’essaie de répondre dans les deux premières parties de cet essai est la suivante : comment avons-nous pu en arriver à « çà » ; cette apostasie massive, cet abrutissement globalisé, mais également ce décalage abyssal entre la puissance technologique du monde occidental, et la maîtrise que les populations ont sur leurs jouets. Je ne crois pas au complot. Je crois juste que l’indigence culturelle d’un trop grand nombre laisse le champ libre à ceux qui savent pousser leurs pions. 

La recherche en causalité sur cette question, et sur ses conséquences éducatives, m’a conduit à écrire cet essai. Pour en résumer les deux premières parties, il me semble qu’une réponse à cette question est donnée par Alexandre Soljenitsine dans son célèbre et puissant discours de Harvard, en 1978.

Propos recueillis par Ignace Barek

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